Prison de Coton

Il était une fois, une jeune femme qui avait peur de souffrir. 

La douleur physique et émotionnelle est quelque chose qu’elle évite autant que faire se peut et ce, par différents stratagèmes. Les relations ? Présentement, elle aimerait ne plus en avoir. Parce que la douleur est proportionnelle au bonheur vécu. Et notre demoiselle, elle aime la joie et les paillettes. Quand même. 

Dans sa pièce, tout juste allumée par une guirlande tremblotante, notre frêle personne s’emmitoufle dans une montagne de plaids. Il y en a de toutes sortes : des rugueux, des tout doux, des neufs, des plus vieux, des colorés, des ternes. Tous sont là, tel un étang de confort. Dans cette marée chaleureuse, la jeune femme ne laisse apparaître que le bout de son nez et ses yeux à moitiés clos. Elle flotte dans ce coton, ce gilet de sauvetage géant, cet airbag de duvet. Avec un tel arsenal, difficile de sentir quoi que ce soit. Cette anesthésie physique et émotionnelle est son garde fou. Mais avec de tel rempart, il est aussi difficile de sentir le reste du monde. 

A chaque fois qu’elle essaye de s’extirper de ce cocon coloré, dans un excès de confiance, une porte claque, une fenêtre grince, la faisant valdinguer à nouveau dans son millefeuilles personnel. Elle sait pourtant qu’il faut renouveler ses tentatives, que plus elles seront nombreuses, plus ses membres trouveront la force d’aller plus loin. La persévérance est une de ses qualités, malgré sa peur latente.  Par moment, de plus en plus souvent, une main se tend, un bras l’attrape, un jalon se pose et là voilà qui est debout, nue, vivante, dans le monde réel. Des émotions incroyables surviennent alors. De l’excitation, des fourmillement, de l’impatience, des envies surgissent, recluses depuis trop longtemps dans les plis chaotiques de ces plaids tentaculaires.  

Ces émotions inédites ou familières donnent des vertiges à notre hermite sentimentale. Habituée à ne vivre qu’une émotion après l’autre, c’est toute une façon de vivre qu’il faut réapprendre pour jongler avec les autres. D’ailleurs, est-ce cela que l’on appelle vivre pleinement et en toute conscience ? Est-ce cela que notre demoiselle avait peur de regretter durant ses folles années ? 

Avoir peur de souffrir, c’est aussi avoir peur de vivre. 

Comme toute expérience, l’un ne va pas sans l’autre. Pour apprécier la satiété, il faut la faim éprouver. Pour soupirer d’aise, allongée contre l’oreiller, il faut la fatigue accepter. Un quelconque philosophe grecque aura théorisé cela mais ce n’est que dans sa deuxième décennie que notre humble humaine l’expérimente  pleinement. Un autre sage a dit : il faut savoir tomber pour se relever. Enfin, c’est surtout une excuse pour que, alors âgée de quatre ans, tu arrêtes de pleurer dans le jardin d’enfants. 

Mais avoir peur de souffrir, n’est-ce pas un aveu de faiblesse ? 

Cette jeune femme qui s’est empâtée dans ses plaids, elle a été forte. Ses couches de douceurs, de réconforts, sont là par besoin tout d’abord. Des années de souffrances silencieuses, de harcèlement scolaire, de pressions sociales et familiales. Voilà ce qu’absorbent ses couvertures adorables. Alors amortie, cette demoiselle a été bien étonnée de voir ses épaules s’affaisser et son échine se courber pour, à l’instar d’Atlas, porter sur son dos, tant de peines accumulées. Mais c’est cette accumulation qui peut être vue comme de la faiblesse. C’est se laisser faire, regarder, subir, contempler. La force de notre demoiselle, c’est justement de donner un coup de pied dans tout ça, de faire rouler sa peine et la voir s’éloigner. La force, c’est de rouler des épaules pour masser ses muscles endoloris, de prendre conscience de la douleur présente et de l’identifier afin de la soigner. 

Ce soir, le nez sous une de ses innombrables couvertures, notre femme, aussi forte que vous et moi, fait un terrible constat. Elle vit avec elle même. Ces dernières années, elle a appris à s’occuper de ses cheveux, à se brosser les dents, elle a appris à courir, manger, chanter, écrire ou dessiner. Mais a-t-elle jamais appris à s’écouter ? Toute l’éducation de l’être humain se fait par la raison, la logique, l’intellect. Certainement dans un orgueil objectif de le différencier des autres mammifères. Seulement, n’oubliez pas que l’animal que nous sommes est doué d’émotions. Et pas d’une, ni deux, ni dix. Non, une centaine d’émotions, de sentiments, de sensations. 

Il est donc normal, qu’arrivée au tiers probable de sa vie, notre héroïne prenne peur de ses lacunes. Elle qui a toujours été une bonne élève voit arriver un bilan de compétence qu’elle n’a jamais travaillées. Notre enfant fait l’autruche, espérant alors que l’évaluation lui passera au dessus, sans la trouver, à jamais cachée dans cette pièce clignotante. En théorie, elle le sait, échouer n’est pas une fatalité. Seulement, ses échecs lui ont toujours laissé un goût amer et un sentiment de vulnérabilité. Cet aveu de faiblesse n’est qu’un jalon de l’apprentissage et il faut le prendre comme tel. Elle le sait, le répète et l’enseigne : pour progresser, il faut échouer, raturer, recommencer. Ne serait-ce pas tant d’appliquer ses préceptes à elle-même ? Ce n’est donc pas de souffrir qu’il faut avoir peur, mais plutôt de ne pas vivre. La souffrance n’est pas représentative de l’expérience d’une vie.  Elle souffrira, notre demoiselle, encore, un peu, souvent, passionnément, horriblement. Mais à côté de cela, elle vivra des expériences tout aussi incroyables et ces dernières l’aideront à se relever, à faire taire les pleurs, panser les douleurs pour se relever, fière de ses cicatrices. Vestiges d’un passé vécu, ces marques seront l’étendard d’une vie hors de ses couvertures, hors de sa zone de confort. 

Un pied devant l’autre, il est donc temps, non pas de supprimer toutes ses bouées de coton, mais peut-être, d’en diminuer la collection. Souviens-toi de ces soirs où tu fais le tour de ton appartement, un plaid rouge accroché autour de ton cou. Il est temps de donner à ce camarade toute l’étendu de son pouvoir. Laisse lui l’opportunité de te cacher, de te réconforter, sécher tes larmes mais aussi de t’accompagner dans tes aventures, t’épauler, t’encourager. 

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